Lorsque j'ai rencontré Milo Corti, il était en plein dans sa période autodestructrice et moi, j'entamais la mienne. à cette fête étudiante où nos chemins se sont croisés, nous n'avions qu'une chose en tête, passer un bon moment et oublier temporairement nos orages personnels. Je pensais ne jamais le revoir jusqu'au jour où, prenant mes fonctions de professeure stagiaire, je le trouvai assis, juste en face de moi : un élève parmi les autres. J'étais désormais contrainte de côtoyer la personne qui était censée n'être qu'un souvenir. Plus nous passions de temps ensemble, plus il m'attirait. Quand son monde s'écroula, je ne pus m'empêcher de me rapprocher de lui. J'avais toujours fait ce qui était bien. Pour la première fois de ma vie, j'eus envie d'accomplir quelque chose de très mal. Tomber amoureuse de la seule personne qui était intouchable. Le problème lorsqu'on tombe amoureux d'une chose interdite ? Une fois la descente entamée, il n'y a pas d'autre issue que s'écraser et partir en flammes.
"Rei éprouva comme une brûlure d'estomac, une chaleur acide, à la fois intense et diffuse, qui vous monte à la gorge. Un énorme bloc d'émotions glacées se mettait à fondre peu à peu sous l'effet de cette chaleur intérieure dormante. Le temps se défossilisait, recommençait à trembler."Tokyo, 1938. En pleine guerre entre le Japon et la Chine, quatre violonistes amateurs se réunissent régulièrement pour répéter. Un jour, ils sont interrompus par des soldats, soupçonnés de comploter contre le pays. Caché dans une armoire, Rei assiste à l'arrestation de son père. Cet événement constitue pour lui la blessure première qui déterminera son destin... Mais le passé peut-il être réparé ?
Agota Kristof est née en Hongrie, d'où elle s'est enfuie en 1956. Installée depuis lors à Neufchâtel, en Suisse, elle écrit d'abord des pièces de théâtre, avant de commencer sa trilogie romanesque directement en français, la langue de son exil. Le Grand Cahier en est le premier volet, suivi de La Preuve et Le Troisième mensonge, prix du Livre Inter 1992.
Les lettres d'Ichirô, élève au lycée de Tokyo, et d'Isoko, sa mère, qui vit à la campagne, tissent un lien unique que la séparation rend encore plus fort. Touchante est la délicatesse maternelle qui respecte la liberté et la sensibilité de son fils à une époque aussi douloureuse que celle d'Hiroshima au temps de la guerre. Touchante est la plume d'Ichirô quand il écrit : "Faites rage, lames et vents du monde impur, moi j'avance dans la vie, aux côtés de ma mère."